
Le métier d'enseignant-chercheur en Haïti : un chantier à quatre mains
Evens Emmanuel et Jacques Abraham
Enseigner à l'université et faire de la recherche ne sont plus, depuis longtemps, deux activités que l'on exerce l'une après l'autre. Dans de nombreux systèmes universitaires, ce double métier s'est complexifié : il faut publier, encadrer les étudiants, gérer des projets, rendre des comptes à la société, tout en continuant à transmettre des savoirs en évolution. Haïti n'échappe pas à cette transformation. Le décret du 30 juin 2020 portant organisation, fonctionnement et modernisation de l'enseignement supérieur, pris dans le prolongement de la révision constitutionnelle de 2011, a institué l'Agence Nationale de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (ANESRS), chargée notamment de contribuer à la régulation de l'enseignement supérieur et de la recherche. Ce cadre ouvre la possibilité de construire un dispositif à la fois exigeant et adapté aux réalités du pays. Tiré d'une synthèse de la littérature internationale consacrée au métier d'enseignant-chercheur, cet article en propose une lecture accessible, centrée sur ce que les différents acteurs concernés, chercheurs, universités, ANESRS et État haïtienpeuvent concrètement en tirer.
Un métier qui se transforme partout
La sociologie des professions académiques montre, depuis plusieurs décennies, que le métier d'enseignant-chercheur repose sur une tension permanente entre deux exigences difficiles à concilier : transmettre des savoirs établis et produire des savoirs nouveaux. À cette tension se sont ajoutées, au fil du temps, de nouvelles responsabilités : encadrement individualisé des étudiants, gestion administrative, montage de projets, diffusion des résultats de recherche et rayonnement international. Plusieurs travaux décrivent ainsi une transformation profonde du métier, notamment sous l'effet de l'intensification de l'évaluation et de la concurrence pour l'accès aux financements.
Les façons d'organiser ce métier varient cependant beaucoup d'un pays à l'autre. La France, l'espace francophone d'Afrique regroupé autour du Conseil africain et malgache pour l'enseignement supérieur (CAMES), les pays anglophones, le Brésil, le Mexique, la Colombie, Cuba, la République dominicaine ou encore les universités anglophones des Caraïbes, comme l'Université des West Indies, ont construit des architectures différentes en matière de grades, de recrutement et de promotion. Cette diversité constitue une source d'expériences comparables dont Haïti peut s'inspirer, sans reprendre mécaniquement un modèle étranger, afin de construire un système adapté à ses propres réalités.
Quelques exemples suffisent à illustrer cette diversité. En France, les maîtres de conférences et les professeurs des universités relèvent de corps distincts des chercheurs employés à temps plein dans les organismes de recherche, avec des modalités de recrutement et d'évaluation propres. En Allemagne, la voie traditionnelle de l'habilitation coexiste depuis le début des années 2000 avec celle de la Juniorprofessur, destinée notamment à diversifier et à accélérer certaines trajectoires vers la carrière professorale. Aux États-Unis et au Canada, la tenure track organise, dans de nombreux établissements, une progression vers la titularisation selon des procédures d'évaluation propres à chaque institution. Ces exemples montrent qu'il n'existe pas un modèle unique d'organisation de la carrière universitaire, mais plusieurs configurations institutionnelles que l'ANESRS peut examiner avant de définir les siennes.
Ce que prévoit déjà le décret de 2020
Le décret haïtien du 30 juin 2020 dessine une architecture à quatre catégories : chargé d'enseignement et de recherche, maître de conférences, professeur des universités et professeur émérite. Il ouvre également, en son article 5, la voie à une habilitation à diriger des recherches (HDR), dispositif déjà connu en France et, sous des formes différentes, dans l'espace du CAMES, mais dont les modalités concrètes d'obtention restent à préciser en Haïti. Cette question n'est pas restée théorique : deux chercheurs haïtiens, Bénédique Paul et Gaël Pressoir, ont soumis en 2022 à la Commission Nationale de la Science, de la Technologie et de l'Innovation (CoNaSTI) une proposition intitulée « Que devrait être l'HDR en Haïti ? », examinée ensuite par un groupe de travail (Camilus, Dathus et Govain, 2023). Le document présenté dans l'article rapporte également un avis favorable du rapporteur désigné par la CoNaSTI. Cet avis suggère notamment que les universités disposant d'une école doctorale reconnue puissent elles-mêmes octroyer l'HDR, à charge pour elles d'en transmettre les dossiers à l'ANESRS, et que des critères particuliers soient prévus pour les disciplines les plus pénalisées par le manque d'infrastructures de recherche. Cette convergence entre une initiative de chercheurs, l'examen d'un groupe de travail et une évaluation institutionnelle constitue une base de réflexion sur laquelle l'ANESRS peut s'appuyer.
Le décret précise par ailleurs, en son article 43, que l'encadrement des travaux de thèse est rattaché à la détention d'une habilitation et, en son article 155, que l'accès au grade de professeur des universités est ouvert aux titulaires d'une HDR, ainsi qu'aux maîtres de conférences et aux docteurs justifiant de cinq années d'enseignement et de publication. Autrement dit, la question de l'HDR n'est pas un détail technique réservé aux spécialistes : elle touche directement aux conditions dans lesquelles pourront être organisés, en Haïti, l'encadrement doctoral et l'accès au sommet de la carrière universitaire. Il importe donc que ses modalités soient clarifiées, dans l'intérêt des maîtres de conférences et des écoles doctorales haïtiennes, notamment dans un contexte où le nombre de titulaires habilités demeure limité au regard des besoins.
Quatre outils pour évaluer et faire rayonner la recherche
Comment, concrètement, reconnaître et valoriser le travail d'un chercheur ? La littérature internationale met en évidence plusieurs leviers, complémentaires et non exclusifs, parmi lesquels l'évaluation par les pairs, la science ouverte, les dispositifs d'incitation et la diffusion des connaissances auprès de la société.
Le premier levier est l'évaluation par les pairs, organisée par des comités indépendants, à l'image des dispositifs mobilisés par le CAMES ou de certains panels internationaux utilisés dans des universités des Caraïbes anglophones. Elle constitue un mécanisme central de l'évaluation académique et de la reconnaissance des qualifications, à condition que les procédures soient transparentes, que les conflits d'intérêts soient maîtrisés et que les experts disposent de critères explicites.
Le deuxième levier est la science ouverte. Des plateformes comme HAL, Zenodo, SciELO ou Redalyc permettent, selon leurs fonctionnalités et leurs conditions d'usage, de rendre les travaux plus accessibles et plus visibles. Associé à un identifiant ORCID, le dépôt dans des archives ou plateformes appropriées peut renforcer la traçabilité et la visibilité des productions scientifiques des chercheurs haïtiens, tout en facilitant leur circulation auprès des communautés scientifiques internationales.
Le troisième levier, plus délicat, concerne les incitations financières à la publication. L'expérience colombienne montre qu'un dispositif liant la production scientifique à des mécanismes de reconnaissance ou de rémunération peut accroître les incitations à publier, mais la littérature consacrée à ces dispositifs souligne également des risques de comportements opportunistes lorsque les critères sont principalement quantitatifs. Au Chili, le cas d'une chercheuse ayant reçu, selon les sources citées dans le dossier de travail, plus de trois cents millions de pesos chiliens de primes liées à ses publications a suscité un débat sur les limites de certains dispositifs d'incitation. Le Brésil et le Mexique offrent, quant à eux, des configurations institutionnelles différentes, dans lesquelles la reconnaissance scientifique repose notamment sur des mécanismes d'évaluation par les pairs. Ces expériences constituent des éléments de comparaison pour la réflexion de l'ANESRS.
Le quatrième levier, particulièrement pertinent pour Haïti, est la vulgarisation scientifique. Traduire les résultats de la recherche pour différents publics, notamment la société civile, peut renforcer la redevabilité sociale des universités. Les revues en accès diamant, gratuites pour les auteurs comme pour les lecteurs lorsque leur modèle économique le permet, peuvent également contribuer à réduire certaines barrières d'accès à la publication et à la diffusion des connaissances. Des initiatives telles qu'Espace Sciences et Société et sa collection InfosNation illustrent cette orientation.
Une exigence commune : l'éthique et l'intégrité scientifique
Aucun de ces quatre leviers — évaluation par les pairs, science ouverte, incitation financière et vulgarisation — ne peut fonctionner durablement sans un cadre éthique clair. La déontologie propre au métier d'enseignant-chercheur ne se réduit pas à la déontologie générale de la fonction publique : plagiat, conflits d'intérêts dans l'évaluation par les pairs, attribution indue de la paternité des publications ou fraude aux données appellent des règles et des procédures spécifiques. Le CAMES a intégré cette dimension dans son Guide d'évaluation des enseignants-chercheurs et chercheurs 2024-2028, en lien avec des principes d'éthique et de déontologie applicables à l'évaluation.
Pour Haïti, cette question devient particulièrement importante à mesure que pourraient se développer des incitations financières à la publication. L'expérience colombienne montre qu'un dispositif d'incitation mal calibré peut créer des effets indésirables, notamment lorsque l'évaluation repose excessivement sur des indicateurs quantitatifs. L'ANESRS gagnerait donc à adosser tout futur mécanisme d'évaluation et d'incitation financière à un cadre d'éthique et de déontologie propre à la recherche scientifique haïtienne, incluant des procédures claires de prévention et de traitement des allégations de fraude, de plagiat et de conflit d'intérêts.
Quatre acteurs, une responsabilité partagée
Ce chantier de la régulation universitaire ne repose sur aucun acteur isolé. Il engage, à des titres différents, les chercheurs eux-mêmes, les universités, l'ANESRS et l'État haïtien.
Pour les chercheurs. Chaque enseignant-chercheur peut, dès aujourd'hui et sans attendre de directive, poser des gestes susceptibles de renforcer sa visibilité et celle de la recherche haïtienne : adhérer aux principes de la Déclaration de San Francisco sur l'évaluation de la recherche (DORA), qui invitent notamment à ne pas réduire l'appréciation d'un travail scientifique au prestige de la revue où il paraît ; déposer, lorsque les conditions juridiques et éditoriales le permettent, ses travaux dans des archives ouvertes ou des plateformes appropriées et maintenir un identifiant ORCID actif ; documenter ses activités de vulgarisation et de médiation avec la société civile ; et, pour les maîtres de conférences qui encadrent des doctorants, contribuer à la réflexion sur les modalités de l'habilitation à diriger des recherches en Haïti.
Pour les universités. Les établissements haïtiens ont intérêt à renforcer leurs dispositifs de soutien à la publication — revues en accès diamant, plateformes de dépôt en archive ouverte, formation à la rédaction scientifique —, à intégrer les activités de vulgarisation et de médiation dans leurs grilles internes d'évaluation, en complément des indicateurs bibliométriques, et à développer des partenariats de recherche internationaux susceptibles de contribuer à une diplomatie scientifique haïtienne.
Pour l'ANESRS. L'agence pourrait construire un mécanisme d'évaluation à trois composantes : une composante statutaire, précisant les critères concrets d'accès à chaque grade prévu par le décret de 2020, notamment en ce qui concerne l'habilitation à diriger des recherches ; une composante qualitative, combinant des indicateurs bibliométriques adaptés au contexte haïtien, des indicateurs de vulgarisation et une évaluation par les pairs organisée par des comités indépendants ; et une composante incitative, articulant reconnaissance symbolique — titres, éméritat — et appui financier ciblé sur les projets de recherche et l'encadrement doctoral, plutôt que sur le seul volume de publications. Un tel mécanisme, adossé à un cadre d'éthique et de déontologie propre à la recherche haïtienne, pourrait contribuer à renforcer la crédibilité de la régulation universitaire et la confiance des partenaires scientifiques et institutionnels.
Pour l'État haïtien. Au-delà de l'ANESRS, l'État porte une responsabilité importante dans la réussite de ce chantier. Il lui revient de consolider le Plan National de Développement de l'Enseignement Supérieur, de garantir à l'ANESRS les moyens humains et financiers nécessaires à sa mission de régulation et de veiller à ce que la précarisation des débuts de carrière, documentée dans plusieurs systèmes universitaires, ne devienne pas une norme pour les jeunes chargés d'enseignement et de recherche haïtiens. L'État a également un rôle à jouer dans la mobilisation de ressources et de partenariats internationaux pour la recherche scientifique nationale, ainsi que dans la prise en compte de l'équité de genre dans les politiques de carrière et de promotion des enseignants-chercheurs. Enfin, un cadre légal stable et cohérent, articulant le décret de 2020 avec les textes complémentaires encore à préciser, constitue une condition importante pour que chercheurs et universités puissent s'engager durablement dans cette transformation.
Conclure sans clore le débat
La crédibilité internationale de la recherche haïtienne, et plus largement la place d'Haïti dans une économie mondiale de la connaissance en recomposition, ne dépendra pas de l'adoption mécanique de tel ou tel modèle étranger. Elle dépendra de la capacité collective des chercheurs, des universités, de l'ANESRS et de l'État à articuler exigence scientifique, équité sociale et soutenabilité financière. Les expériences internationales examinées mettent notamment en évidence l'importance d'une évaluation par les pairs indépendante, d'une ouverture accrue de la science et d'une vigilance constante face aux effets indésirables d'incitations reposant principalement sur des indicateurs quantitatifs.
Ce chantier n'est pas seulement celui de l'ANESRS. Il concerne, très concrètement, chaque chercheur qui envisage de déposer ses travaux dans une archive ouverte, chaque université qui s'interroge sur la meilleure façon de soutenir ses jeunes enseignants et chaque décideur public appelé à arbitrer entre des priorités budgétaires concurrentes. C'est en agissant simultanément sur ces différents fronts que la recherche scientifique haïtienne pourra renforcer, dans la durée, sa visibilité, sa qualité et sa reconnaissance internationale.
Références bibliographiques
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Balthazard-Accou, K., Joseph, J. J., Abraham, J., Pierre, S. P., & Emmanuel, E. (2026). Femmes et STIM en Haïti : surmonter les obstacles structurels pour assurer une participation équitable à la production scientifique nationale. Espace Sciences et Société.
Camilus, A., Dathus, V., & Govain, R. (2023). Rapport du groupe de travail sur le document « Que devrait être l'HDR en Haïti ? ».
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Décret du 30 juin 2020 portant organisation, fonctionnement et modernisation de l'enseignement supérieur. Le Moniteur, Spécial n° 11.
Décret du 30 juin 2020 portant organisation et fonctionnement de l'Agence Nationale de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique. Le Moniteur, Spécial n° 11.
Joseph, J. J., Abraham, J., Balthazard-Accou, K., Pierre, S. P., & Emmanuel, E. (2026). La vulgarisation scientifique comme instrument de redevabilité sociale des universités haïtiennes : pratiques et mécanismes d'institutionnalisation. Revue Interaméricaine des Sciences Humaines & Sociales, 1(1), 77-105.
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Paul, B., & Pressoir, G. H. (2022). Que devrait être l'HDR en Haïti ?
Pierre, S. P., Balthazard-Accou, K., Abraham, J., & Emmanuel, E. (2026). Diplomatie scientifique et régulation de l'enseignement supérieur en Haïti : enjeux, défis et perspectives pour l'ANESRS. Espace Sciences et Société.

